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18.10.2005

 

Hiver 73


 

 

 

 

 

Août 73

 

Le soleil se couche derrière les grands arbres.

Les cannes à pêche sont alignées dans le coffre, les pneus de la vieille NSU crissent sur les cailloux.

Nicolas et son père viennent de vivre une journée importante, une de celles qui comptent dans une vie.

Une journée au grand air, de l’aube au crépuscule.

 

- Ça va, Grand ?

  Ça t’a plu ?

- Oui, c’était super !

- Tous les deux... entre hommes...

- Oui.

- Dans quelques mois, tu auras quatorze ans...

  C’est vrai que tu deviens un homme !

  Tu as confiance en moi ?

- Ben oui, bien sûr !

- Alors on va être Amis.

- Mais on l’est déjà !

- Tu sais Nico, c’est important d’avoir confiance en son père.

  Mon rôle, c’est de te guider, de t’apprendre les vraies valeurs.

  Quand je t’engueule, c’est pour ton bien...

 

Le gamin est visiblement très embêté.

 

- Je sais.

- Non, tu ne sais pas.

  Tu comprendras plus tard... beaucoup plus tard.

  Tu arrives à un âge où l’on se pose un tas de questions.

  Sur soi, sur les autres, sur la vie...

  Il faut que tu saches que je suis là pour t’aider à trouver les réponses à tes questions.

- ...

- La vie, c’est difficile tu sais. C’est un combat de tous les jours.

  Le chemin est long, mais il faut avancer.

  Parfois on fait des erreurs et c’est bien normal.

- ???

- Il ne faut jamais avoir honte de ses erreurs.

- Je n’ai pas fait d’erreur.

- Je sais, mais tu en feras, tout le monde en fait.

  Et ce jour là, je serai là pour t’écouter, pour t’épauler, pour t’aimer.

  Pas de mensonges entre nous, jamais !

  Tu es d’accord ?

- Pourquoi tu dis ça ?

- Je profite de l’occasion, tout simplement...

  Nous venons de passer une journée magnifique, nous avons bien rigolé, nous avons attrapé du poisson, nous sommes tous les deux...

  Et les filles ?

- Quoi les filles ?

- Elles commencent à t’intéresser, non ?

- Ben oui...

- Tu as une petite copine ?

- Heu... oui.

- Bien !

  Là aussi, si tu te poses des questions, je suis là.

- D’accord.

 

Il dirige une main tendue vers son fils.

 

- Tope-la alors !

 

Octobre 73

 

- Tu prendras bien soin de Maman en mon absence, n’est-ce pas ?

- Ben oui, mais tu ne pars pas longtemps.

- Il y a pas mal d’examens à faire, et le docteur a dit que j’en avais au moins pour une semaine.

- Je viendrai te voir tous les jours.

- J’espère bien !

  Mais après les devoirs et les leçons, hein !

- Pff !

 

2 novembre

Dans le journal intime qu’il vient de commencer, Nicolas écrit :

 

« Maman est revenue de l’hôpital en pleurs. Elle nous a tout expliqué.

Papa a un cancer du pancréas.

Le docteur a dit qu’ils allaient tenter l’impossible, mais qu’il y avait peu d’espoir.

Il va mourir.

Je ne peux pas y croire. C’est impossible !

Pas mon Papa !

...

Moi, je suis sûr qu’il va se battre et qu’il va guérir.

Je ne suis pas allé le voir aujourd’hui, je ne m’en sentais pas capable.

Demain j’irai. »

 

3 novembre

 

« Maman a demandé qu’on ne dise à Papa de quoi il souffre, que c’était  mieux comme ça.

Elle ne veut pas qu’il attende la mort comme on attend l’autobus.

Comment peut-elle cacher ça à l’homme qu’elle aime ?

J’ai beau ne pas comprendre, je prendrai part à ce triste jeu.

Pour Maman ! Elle a déjà tellement de peine... »

 

...

 

10 novembre

 

« Papa a encore maigri. On lui administre des calmants pour qu’il ne souffre pas.

Aujourd’hui, ils ont voulu me faire une surprise en m’inscrivant pour aller passer dix jours à la neige pendant les vacances de Noël. C’est Papa qui me l’a annoncé.

J’ai dit merci, puis je suis sorti dans le couloir et j’ai pleuré. »

 

...

 

6 décembre

 

« C’est la Saint Nicolas. Papa va de plus en plus mal.

On lui donne de la morphine, et il ne se lève pratiquement plus.

Ils vont l’opérer la semaine prochaine pour tenter d’enlever la tumeur.

Moi, je crois qu’ils vont surtout assouvir leur curiosité !

Bien qu’il se voie dépérir petit à petit, Papa ne sait toujours pas...

Ou alors il fait bien semblant...

... 

Maman passe toutes les nuits à l’hôpital.

Elle devrait arrêter de travailler la journée.»

 

...

 

12 décembre

 

« Papa a été opéré hier. Ils ont enlevé la tumeur, grosse comme un chou-fleur.

Sur un organe aussi petit que le pancréas...

Saloperie !

...

Il a des métastases partout, et il n’y a plus rien à faire, sauf soulager sa douleur.

Tout à l’heure, quand je suis entré dans sa chambre, il m’a fait un grand sourire.

Comme pour me redonner espoir.

J’ai dit : « Maintenant ça va aller hein Papa... ».

J’ai honte.

Pour la première fois depuis qu’il est hospitalisé, j’ai pleuré devant lui. »  

 

15 décembre

 

« Le docteur a demandé à me voir.

Il a dit qu’il valait mieux que je ne parte pas en vacances d’hiver, car je risquais de ne plus voir mon papa à mon retour.

Je suis soulagé, je ne voulais pas partir. »

 

...

 

Premier janvier 1974

 

« Cet après-midi, papa a tendu le bras en direction de l’armoire de sa chambre, et Maman lui a donné son portefeuille.

Il n’avait que cent francs dedans...

Il me les a donnés.

Il a murmuré : « Bonne Année mon fils. »

 

2 janvier

 

« Papa nous a quitté ce matin.

Je ne mentirai plus jamais... »


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